Liberté de Marie

Liberté de Marie

Messagepar modérateur » Sam 26 Mar 2016 00:18

L'évangile bien connu de l'Annonciation, Lc1,26-38, a été lu dans la liturgie les 8, 20 et 21 décembre 2008. Plusieurs commentaires qu'on a pu lire ou entendre en ces occasions (voir par exemple "Prions en Eglise", ou le supplément de "Panorama chrétien") semblent vouloir dire que Dieu a pris un risque, que l'acceptation de Marie n'était pas gagnée d'avance et que cette acceptation était nécessaire pour que l'Incarnation advienne. Il semble donc important de souligner les 2 faits suivants.

1) Les paroles de l'ange Gabriel en Lc1,31 sont des affirmations inconditionnelles utilisant des verbes à l'indicatif futur: "tu concevras… tu enfanteras… tu l'appelleras…". Il n'y a en Lc1,26-38 aucune question de l'ange, aucune expression du type: "Dieu envisage de… Es-tu d'accord?"

2) Au verset Lc1,35, l'expression grecque *to gennômenon* que la liturgie traduit "celui qui va naître" signifie en mot-à-mot "l'étant engendré", avec un participe présent passif indiquant que l'engendrement est en train de se produire par l'action de Dieu (passif divin) au moment précis où l'ange Gabriel parle.

Si donc on veut respecter ce que dit l'Ecriture, il semble bien que Dieu n'a pris aucun risque, que sa volonté devait s'accomplir, que l'acceptation libre de Marie rapportée en Lc1,38 était prévue.

En conformité avec cela, on peut noter que le dogme catholique de l'"Immaculée Conception" paraîtrait totalement incompréhensible s'il ne supposait pas que Dieu savait d'avance que Marie accueillerait favorablement son projet. En effet, dans l'hypothèse où Dieu n'aurait pas eu cette certitude, pourquoi donc aurait-il accordé à la créature particulière Marie un privilège exclusif?
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Re: Liberté de Marie

Messagepar modérateur » Sam 26 Mar 2016 00:18

Bonjour Daniel,
Joyeux Noël!

Voilà un message très intéressant à propos de ce que l'on pourrait appeler "la liberté de Marie", celui de son "fiat" tant vanté dans la tradition catholique. Je n'ai pas lu, dans "Prions en église" (je ne reçois pas Panorama), ce que tu dis du "risque" que Dieu aurait pris en s'adressant à Marie comme devant être la Mère du Sauveur, mais je vois bien que néanmoins il est assez facile de magnifier son rôle, et, en posant l'existence de ce risque, glorifier d'autant celle qui a accepté la proposition de Dieu. De fait, l'évangile semble bien plus "directif".

Je suis allé voir dans un texte de H.U. von Balthasar ce qui est dit de ce "oui" de Marie("Marie, première Eglise", Médiaspaul, 1998, p.107-108):
"Il existe un consensus pour affirmer que la réponse finale de Marie à l'ange, et par lui à Dieu - "Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l'as dit" - était l'expression achevée de la foi d'Abraham et de tout Israël. D'Abraham déjà avait été exigée une obéissance de foi inouïe, puisque, sur le mont Moria, il lui avait été demandé de rendre à Dieu justement le don que Dieu lui avait fait pour sa foi, le fils de la promesse, dans un sacrifice spirituellement achevé, et interrompu seulement matériellement. En Marie, Dieu ira jusqu'au terme de cette foi, puisque, à la croix au pied de laquelle elle se tient, aucun ange n'intervient comme sauveur, et qu'elle doit rendre à Dieu son fils, le fils de l'achèvement, dans une obscurité de foi pour elle incompréhensible et impénétrable.
Mais, dès la conception de Jésus, un acte de foi qui dépasse infiniment celui d'Abraham, - et, à plus forte raison celui de Sara qui a ri par incrédulité, - est exigé. La parole de Dieu qui veut prendre chair en Marie a besoin d'un oui récepteur qui soit prononcé par toute la personne, esprit et corps, sans aucune restriction (fût-elle inconsciente) et qui offre toute la nature humaine comme lieu de l'Incarnation. Recevoir et laisser faire ne sont pas nécessairement une attitude passive; en face de Dieu, recevoir et laisser faire sont toujours, quand ils sont réalisés dans la foi, des activités suprêmes. Si, dans le oui de Marie, il n'y avait eu, ne serait-ce que l'ombre d'une réserve, d'un "jusque-là et pas plus loin", sa foi aurait été souillée d'une tache, et l'enfant n'aurait pas pu prendre possession de toute la nature humaine. Ce oui marial, exempt de toute réserve, apparaît peut-être le plus clairement au moment où elle accepte son mariage avec Joseph et abandonne à Dieu la conciliation de ce mariage avec sa nouvelle mission.
Cette qualité du oui de Marie dépend entièrement de la christologie: il en va de même des deux assertions dogmatiques qui s'y rattachent et qui ont pour objet sa virginité et son immunité de la faute originelle commune à tous."

Voilà, je ne sais pas ce que tu penses de ce texte, mais en ce qui me concerne, il me semble une réponse au moins partielle à ton interrogation, car il situe le oui de Marie dans son exigence christologique, et le dégage en quelque sorte d'une temporalité qui en ferait une cause nécessaire de l'incarnation. Si l'évangile est construit à partir du Christ, et remonte vers Marie, on en déduit son oui de foi, et on n'est plus esclave du problème d'une liberté qu'il faut soit minimiser soit glorifier. La seule liberté à prendre vraiment en compte est celle de Dieu, et de Jésus-Christ.

Balthasar, en mettant le oui de Marie dans le contexte de l'histoire de la foi d'Israël permet aussi de déplacer le problème d'une réponse individuelle, assez délicate à évaluer (personne n'était là pour écouter la conversation entre Marie et l'ange), et la situer dans le contexte large de la foi d'Israël. Du coup, le fait que l'évangile soit assez "directif", quand il décrit l'action de Dieu vis à vis de Marie est plus naturel, puisque pour l'auteur biblique, Christ est déjà ressuscité, et de plus il y a "derrière" ce oui, toute la foi d'Israël qui attend son Sauveur.

Yves
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Re: Liberté de Marie

Messagepar modérateur » Sam 26 Mar 2016 00:20

Bonjour Yves, et bonne année 2009..

Merci d'avoir réagi à mon message, cela m'a donné (et continue de me donner) l'occasion d'approfondir mes réflexions. Et de fait, j'ai beaucoup de remarques à formuler sur différents points de ta réponse du 26-12-08 et en particulier sur les positions affichées par BALTHASAR (ci-après: UVcool smiley.

1) Au sujet de ce qu'on appelle couramment le "sacrifice d'Abraham" (ou d'"Isaac") rapporté en Gn22, je recommande la conférence, que j'ai trouvée extrêmement bien argumentée, donnée par le grand rabbin Gilles BERNHEIM et accessible sur internet à l'adresse suivante: [www.akadem.org]

Dès la 3ème minute, BERNHEIM pose l'affirmation dont il va démontrer la véracité en effectuant une lecture très attentive de Gn22: "Dieu n'a jamais demandé à Abraham de lui sacrifier Isaac."
Je pense qu'UVB s'en tient sur ce sujet à des considérations courantes dans les traditions mais pas très bien fondées sur l'Ecriture.

2) La comparaison faite par UVB entre Abraham sur le mont Moria et Marie au pied de la Croix me semble tout à fait impropre.

Abraham devait agir lui-même, alors que Marie ne pouvait faire autre chose que subir, ce qui ne demande aucune foi particulière. Lorsqu'on subit sans avoir à agir, la foi intervient dans la façon dont on subit, avec plus ou moins de consentement à la volonté de Dieu, mais pas du tout dans le seul fait de subir ce qui vous est imposé.

Les évangélistes ne disent rien des sentiments de Marie au pied de la Croix; et il est d'ailleurs remarquable que seul Jn signale sa présence. Nous ne pouvons donc rien dire de sûr au sujet de la foi de Marie au moment de la Passion; sauf peut-être justement que cette foi n'a joué aucun rôle dans le plan de salut de Dieu, car sinon les évangélistes n'auraient pas manqué de le signaler.

3) Les considérations d'UVB sur la foi de Marie au moment de la conception me semblent dénuées de tout fondement scripturaire et complètement invraisemblables. UVB écrit "Mais, dès la conception de Jésus, un acte de foi qui dépasse infiniment celui d'Abraham […] est exigé"; où donc trouve-t-il cette "exigence"? Et en quoi la foi d'Abraham est-elle "infiniment dépassée"?

Il n'est absolument pas question de la foi de Marie dans le récit de Lc1,26-38. Il est tout à fait remarquable que Luc rapporte en Lc1,29 les sentiments de Marie après la 1ère parole de l'ange ("…elle fut troublée et elle se demandait…") mais n'en dit rien dans la suite.
La dernière parole de Marie en Lc1,38 utilise un verbe à l'optatif (*genoito*) et pourrait être traduite "je souhaite qu'il arrive", elle ne signifie pas du tout "je suis convaincue qu'il arrivera".

Je pense même qu'il faut aller plus loin: non seulement Luc ne parle pas de la foi de Marie au moment de l'Annonciation, mais encore le récit de Lc1,26-38, où n'apparaît aucun questionnement adressé à Marie, me semble vouloir montrer (et non pas seulement autoriser à penser) que la foi de Marie n'était pas -contrairement à ce qu'affirme UVB- une condition nécessaire de l'accomplissement du dessein de Dieu.

La comparaison de ce qui a été demandé à Abraham et à Marie tendrait plutôt à déclarer que la foi d'Abraham "dépasse infiniment" celle de Marie, car:
- Abraham a compris (à tort selon BERNHEIM, cf. le point 1 ci-dessus) que Dieu lui demandait d'accomplir une chose épouvantable et a entrepris d'agir en conformité avec cette volonté de Dieu perçue.
- à Marie sont annoncées uniquement des choses réjouissantes (en passant, remarquer qu'à l'Annonciation il n'est pas question des éléments négatifs qui surviendront, du "glaive qui percera l'âme" de Marie prophétisé par le vieillard Syméon en Lc2,35) qui vont s'accomplir sans qu'elle ait aucun effort à fournir, sans qu'elle ait aucune décision à prendre. Indépendamment des qualités extraordinaires qu'aura l'enfant, l'annonce que Dieu veut que Marie procrée est une bonne nouvelle par rapport à l'absence de descendance qui semblait pour Marie être jusqu'alors le désir de Dieu à son sujet.

4) UVB dit "La parole de Dieu qui veut prendre chair en Marie a besoin […]" et plus loin "[…] l'enfant n'aurait pas pu prendre possession de toute la nature humaine."

D'où donc UVB tire-t-il tout cela? UVB ne contredit-il pas ainsi de nombreuses affirmations de l'Ecriture, telles que Lc1,37 "nulle chose n'est impossible à Dieu" et Lc3,8 "Dieu peut, à partir de ces pierres-ci, relever des enfants à Abraham". UVB voudrait-il imposer des limites à la liberté de Dieu, alors que l'Ecriture semble s'efforcer au contraire de démontrer qu'il n'y en a aucune?

5) UVB affirme "[…] recevoir et laisser faire sont toujours, quand ils sont réalisés dans la foi, des activités suprêmes".

J'estime que UVB se moque du monde!

Le "laisser faire" de Jésus à la Passion a été effectivement une "activité suprême" parce qu'il pouvait toujours adopter une autre attitude, cf. Mt26,53 "tu penses que je ne peux pas supplier mon Père, et il me fournira à l'instant douze légions d'anges?".

Recevoir et laisser faire quand on n'a aucune autre possibilité peuvent être des ATTITUDES suprêmement bonnes si elles correspondent à la volonté de Dieu, mais ce ne sont en aucun cas des ACTIVITES rendant manifeste la foi.

6) Parler du "oui" de Marie sous-entend qu'il y a eu une réponse à une question. Quelle est donc cette question que les évangélistes n'ont pas jugé utile de nous transmettre, alors qu'on peut supposer que les termes précis devaient avoir une certaine importance et ne devaient donc pas être laissés à notre imagination? L'absence d'une telle question dans les évangiles n'a-t-elle pas été voulue pour éviter de donner à penser que la réalisation du plan de Dieu était soumise à l'acceptation d'un être humain?

Je pense qu'un théologien rigoureux ne devrait pas parler du "oui" de Marie à l'Annonciation.

7) L'affirmation sur "le moment où Marie a accepté son mariage avec Joseph" n'est pas du tout évidente. Et d'abord quand donc cette acceptation a-t-elle été prononcée? Selon Lc1,27 Marie était fiancée à Joseph avant l'Annonciation; selon Lc2,5 elle l'était toujours au moment de la naissance de Jésus.

Mais il n'est probablement pas utile de passer du temps à spéculer sur ce point, dont l'intérêt ne saute pas aux yeux et que l'Ecriture passe totalement sous silence. Si UVB avait vécu à la bonne époque, il aurait sûrement apporté sa contribution aux discussions sur le sexe des anges!

8) Est-ce de la bonne théologie de mettre sur le même plan, comme semble le faire UVB, la conception virginale clairement affirmée dans les évangiles et les dogmes tardifs dont la conformité aux Ecritures n'a pas un caractère évident pour tous (penser, par exemple, aux réticences de Thomas d'Aquin sur l'Immaculée Conception)?

9) Quand on parle d'"exigence christologique", de quoi est-il question effectivement? Ne s'agirait-t-il pas de considérations philosophiques générales, non fondées sur la Révélation, et visant à introduire des limites à la liberté de Dieu, en oubliant Is55,8 "mes pensées ne sont pas vos pensées"?

10) Je suis frappé par le fait que UVB ne fait aucune référence explicite à l'Ecriture. La réponse de Marie évoquée au début du texte (avec d'ailleurs une faute non négligeable de traduction au sujet de laquelle il y aurait un développement à faire: UVB indique "JE SUIS la servante…" là où le texte grec dit "VOICI la servante…") semble être considérée par UVB comme une parole historique, et non pas comme un élément d'un récit évangélique dont il ne doit pas être séparé.

11) Il me semble que le récit de l'Annonciation en Lc1,26-38 a pour but principal de répondre à 2 questions importantes: a) à partir de quel moment Jésus a-t-il été Christ, Fils de Dieu, etc.? b) Dieu a-t-il agi seul, ou bien y a-t-il eu une contribution humaine à l'œuvre de salut?

On a le droit de s'extasier sur les paroles de Marie, la première indiquant qu'elle accepterait de considérer que Dieu n'est pas contraint par l'engagement qu'elle a pris de rester vierge, la deuxième exprimant son souhait d'être tout entière soumise à la volonté de Dieu. Mais ce ne sont là que des éléments accessoires du récit de Luc, du moins si on considère les 2 questions indiquées ci-dessus, dont je vais parler plus en détail aux points 12 et 13.

12) A la question "à partir de quel moment Jésus a-t-il été Christ, Fils de Dieu, etc.?", Lc1,26-38 répond: depuis sa conception, puisque celle-ci a été réalisée par une action de Dieu lui-même, par son Esprit-Saint.

Il faut noter à ce propos une grave erreur de traduction dans la version liturgique lue en décembre 2008. Au verset 1,35 le texte grec dit *to gennômenon agion klèTèsetai uios Teou*, soit en mot-à-mot "l'étant-engendré saint sera-appelé fils de Dieu", où il apparaît d'une part que l'engendrement est en cours (puisque le verbe est au participe présent), d'autre part que ce qui est en cours d'engendrement est déjà "saint" (puisque l'adjectif "saint" ne peut grammaticalement être considéré que comme épithète du participe "étant engendré"). La traduction liturgique dit "celui qui va naître sera saint et il sera appelé fils de Dieu", ne permettant pas de savoir que la conception est déjà en cours, et indiquant implicitement -à l'opposé de l'original grec- que celui qui va naître n'est pas encore saint.

La réponse apportée par Lc1,26-38 est très importante. Sans elle, on pourrait penser que Jésus est d'abord né être humain, puis est devenu à un certain moment Dieu; alors, Dieu n'aurait pas assumé en Jésus une existence humaine complète, et cela rendrait problématique le salut, en tant qu'il est communion de l'être humain avec Dieu. De façon intuitive, l'amour de Dieu pour l'être humain paraît plus grand si Dieu a pris la condition humaine depuis le début jusqu'à la fin que dans le cas contraire.

A la réponse apportée par Lc1,26-38 correspond l'affirmation dogmatique du concile d'Ephèse: Marie a été "mère de Dieu", et non pas mère d'un homme qui est devenu Dieu.

13) A la question "Dieu a-t-il agi seul, ou bien y a-t-il eu une contribution humaine à l'œuvre de salut?", Lc1,26-38 répond: pour ce qui est de l'arrivée de Jésus dans le monde, Dieu a agi seul; l'unique être humain qui est intervenu, Marie, n'a joué qu'un rôle purement passif et sans que son accord ait été nécessaire (si on s'en tient au texte de Luc).

Cette réponse de Luc aussi est très importante. Elle est en conformité avec le fait que, dans le christianisme, le salut est un don absolument gratuit de Dieu. Alors que dans la plupart des autres religions, l'être humain DOIT faire des bonnes œuvres POUR GAGNER le salut, selon la foi chrétienne l'être humain PEUT faire des œuvres bonnes PARCE QU'il a reconnu que le salut lui a été DONNE gratuitement.

14) La situation de la foi de Marie par rapport à la foi de tous les autres êtres humains me semble poser, à cause de l'affirmation scripturaire de la conception virginale, un problème important que je n'ai encore vu traité nulle part et que le texte d'UVB ignore superbement. Mais je pense préférable d'initier sur ce sujet une nouvelle discussion dans notre forum.

Daniel
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